Ecolab

Vers une transformation de l’industrie spatiale

Dans les années 1960, la mise en orbite de satellites ou les lancements de fusées habitées faisaient l’objet d’une large médiatisation. Aujourd’hui, ces évènements passent presque inaperçu et n’éveillent plus forcément la curiosité du grand public. Pourtant, les toutes premières années de la décennie que nous sommes en train de vivre racontent l’histoire d’un changement décisif dans la manière de penser l’espace, sa conquête et son exploitation.

Secteur de niche, l’industrie spatiale risque de connaître une démocratisation sans précédent à mesure que pouvoirs publics et compagnies privées coopèrent pour atteindre des enjeux dont la portée stratégique est immense.

Loin d’être des faits divers, certains évènements récents pourraient bien marquer les étapes d’une évolution décisive du secteur.

 

Les sociétés américaines privées montent à l’assaut

10 vers une transformation de l industrie spatiale 1Le 4 juin 2010 la fusée Falcon 9, premier lanceur spatial de moyenne puissance à être développé par une société privée, réussit son tir de lancement inaugural. Œuvre de la société Space X et du jeune milliardaire américain Elon Musk, la démonstration subjugue les amateurs de vols spatiaux, mais entre surtout dans le cadre d’un programme de qualification d’ensemble mis en place par les autorités américaines et la Nasa. L’administration américaine et l’agence spatiale fédérale ont alors tout intérêt à suivre le pari de Space X. Un pari d’avenir puisque la Nasa accorde aujourd’hui au travers de son programme COTS (Commercial Orbital Transportation Services) les futurs contrats de transport de fret et bientôt d’équipages à destination de la Station Spatiale Orbitale à des sociétés comme Orbital Sciences, l’avionneur Boeing et l’inévitable Space X.

 

10 grasshopper space x kazeco 2Les nouveaux partenariats induisent également de nouvelles méthodes de travail et de conceptualisation. Depuis la mise en orbite de son premier satellite commerciale en 2013 (SES-8), la firme du milliardaire américain se fait une place dans la compétition mondiale. Les observateurs du secteur louent même un esprit « start-up » au sein de la société privée. Une capacité à l’innovation, à gérer les retours d’informations et à créer et recréer des procédures au cours d’un même programme, permettent à Space X d’améliorer considérablement les performances de ses lanceurs d’un lancement à un autre. Flexibilité et innovations donnent également lieux à des idées nouvelles comme celle du Grasshopper (« sauterelle»), véritable fusée sur pattes capables de décoller et d’atterrir à la verticale. Start-up de l’espace, Space X a le mérite de faire rêver l’industrie spatiale de demain.
 
 

Acteur central par excellence, les pouvoirs publics américains aident également ces sociétés privées à devenir des poids lourds du marché, en leur permettant notamment d’utiliser les bases de lancement de la Nasa, d’économiser d’énormes frais d’infrastructures et d’afficher plus aisément une compétitivité/prix à toute épreuve, notamment sur le segment particulier du lancement des « petits satellites » (aux environs de 3 tonnes). C’est ainsi que Space X pu notamment rafler le contrat SES pour un prix défié en toute concurrence à 55 millions de dollars, alors qu’Arianespace n’avait jusqu’alors pas pour habitude de descendre sous la barre des 80 millions de dollars pour ce type de contrat.

Au travers des contrats arrachés à la Nasa et au Département Américain de la Défense, le carnet de commandes de Space X augmente et sa compétitivité prix à l’international peut se faire plus agressive. Dumping ou stratégie commerciale, la recette semble en tout cas être efficace pour le moment.  

 

La multiplication des enjeux n’arrêtera pas le phénomène

Le 28 octobre dernier, l’explosion de la fusée Antarès de la société Orbital Sciences, quelques secondes seulement après son décollage, a peut-être confortée les sceptiques s’opposant à la participation de sociétés privées aux programmes spatiaux de la Nasa, mais ne saurait remettre en cause leurs implications à long terme.

Aux Etats-Unis, le panorama de l’industrie spatiale est déjà redessiné dans un schéma où acteurs publics et privés avanceront main dans la main. En haut de la pyramide, la Nasa, forte d’un budget d’environ 18 milliards de dollars (environ quatre fois plus que l’Agence Spatiale Européenne) peut désormais se concentrer sur les grands projets de recherches, mais aussi d’exploration de Mars ou d’astéroïdes. A l’échelon intermédiaire, une poignée de sociétés privées épaulent la Nasa et bénéficie également de l’appui de l’agence fédérale pour se développer dans la sphère des vols commerciaux. Enfin, à un troisième niveau, la Nasa, véritable promoteur de l’industrie, développe son projet Catalyst (Cargo Transportation and Landing by Soft Landing), qui sans prévoir de participation financière, propose des transferts de savoir-faire et l’accès à ses installations à des sociétés américaines désireuses de participer à des projets en direction de la Lune. Bref, l’agence spatiale américaine et l’administration de Washington opèrent la mutation d’un microcosme industriel que l’on croyait autrefois chasse gardée des pouvoirs publics.

10 obama musk kazeco 4
Barack Obama et Elon Musk sur le site de lancement de Falcon 9 en 2010

 

Les sociétés privées peuvent se permettre de voir grand. Space X annonce déjà sa participation à la conquête de Mars, alors que son fondateur, Elon Musk, rappelle à l’envi que la colonisation de la planète rouge est une priorité pour la survie de l’espèce humaine. Les défis sont lancés. A chacun son enjeu.

 

L’Europe dans tout ça…

Le Vieux Continent ne peut être exclu de la révolution spatiale qui a lieu aujourd’hui. L’échec de la mise en orbite des deux premiers satellites Galileo (système européen de géolocalisation, concurrent du GPS) par un lanceur russe Soyouz le 22 août dernier, a rappelé aux Européens l’importance de leur indépendance technologique. L’échec pourrait même les conduire à revoir leur engagement de lancer les dix premiers satellites avec une fusée Soyouz et les douze suivants avec Ariane, au profit d’un rééquilibrage en faveur du lanceur made in Europe.

Mais si les enjeux spatio-stratégiques sont de tailles, ceux imposés par un marché en mutation le sont tout au temps. Arianespace continue d’être sereine face à la montée en puissance de Space X, mais n’hésite pas à montrer qu’elle y reste très vigilante. Avec 65% du marché des lancements de satellites et forte d’une commande de 18 lancements faite par l’actionnaire Airbus Group (2 milliards d’euros) passée en décembre 2013, Arianespace a devant elle un très joli carnet de commandes en attendant l’arrivée d’Ariane 6 prévue en 2020. L'entreprise européenne a égalemnt engagé un ambitieux programme de réduction des coûts qui devrait lui permettre d'être plus compétitif. La chute récente de l’euro face au dollar permettra également d’encore mieux vendre les performances de la société qui aligne aujourd’hui une fiabilité exceptionnelle avec 62 lancements réussis d’affilée.

10 ariane 5 kazeco 3

Pourtant, les initiatives « corollaires » semblent manquer. Le secteur se plaint déjà du recul des dépenses militaires en Europe, véritable industrie d'appui supportant le développement de nombreuses technologies spatiales et l’émergence de sociétés privées compétitives est encore à promouvoir.
 
Le fait est que l’Europe ne peut se reposer sur ses lauriers et doit réinscrire l’industrie spatiale dans une vue d’ensemble économiquement pertinente, techniquement viable et pourquoi pas démocratisée. Secteur de niche par excellence, l'industrie spatiale pourrait bien connaître dans un avenir proche une augmentation sensible du nombre de ses intervenants et participants, comme l'aéronautique en un autre temps. Entre évolution transitoire d'un secteur économique et aventure humaine du XXIème siècle, il n'y a sans doute pas à choisir...
 

 

David Dayan - Ecolab 

david@kazeco.com