Macroéconomie

L’inflation, quel sens accorder à la moyenne ? (2ième Partie, le cas de l’Europe)

L’opinion que l’on peut se forger sur la conjoncture économique est, le plus souvent, fondée sur des grandeurs macroéconomiques. Or, ces dernières représentent des « moyennes ». Derrière un même chiffre global, peut, par conséquent, se cacher des réalités fortes différentes. Mesure résumée de la conjoncture économique, la croissance du PIB est un exemple presque caricatural. La décomposition en différentes facteurs d’offre et de demande apporte des précisions plus qu’utiles à une bonne compréhension de « ce qu’il se passe » dans l’économie. Des indicateurs plus spécifiques sont, aussi, exposés à aux risques liés au fait qu’ils représentent une moyenne entre des éléments qui peuvent diverger. Comme déjà constaté dans le passé, le rebond spectaculaire de la production industrielle aux Etats-Unis, par exemple, repose en grande partie sur le regain de dynamisme de la branche automobile. Mesurée par les prix à la consommation, l’inflation est ne correspond pas au ressenti de chacun et elle reflète globalement des évolutions de prix qui peuvent profondément diverger entre familles de produits. Ces constats ont des conséquences sur l’analyse de la conjoncture, mais aussi, en termes de valorisation d’actifs.

Zone euro une mesure de l’inflation problématique pour la BCE ?

La BCE menant une politique unique pour des pays où la situation économique est parfois différente, l’existence d’écarts importants à la moyenne peut avoir des conséquences importantes. D’ailleurs, des responsables allemands considèrent que la politique monétaire européenne est aujourd’hui trop accommodante, quand, ailleurs dans la zone euro, d’autres aimeraient voire la BCE assouplir encore sa politique. De la même manière, si les variations du taux d’inflation s’expliquent par les contributions de quelques biens ou services, ce n’est pas tout à fait la même chose que si le mouvement est global et général.

Eurostat, et la BCE via des retraitements des données fournies par l’institut statistique, fournissent de nombreux détails sur les évolutions de prix, qui permettent d’affiner le diagnostic quant à l’évolution de l’inflation.

Premier niveau intéressant : le rythme de croissance des indices des « dépenses courantes » et « hors dépenses courantes » se sont rapprochés ces derniers mois, jusqu’à converger au mois de juin, à 0,5% de progression sur un an, comme l’indice global, ce qui est somme toute logique. Ce constat est intéressant, notamment pour la banque centrale, parce qu’il laisse supposer que la perception de l’inflation par les ménages devrait se rapprocher de son estimation officielle. Les évolutions de prix des dépenses courantes sont, en effet, censées avoir un impact plus important sur la manière dont les ménages perçoivent les variations de prix. Or, la perception de l’inflation par les ménages joue un rôle plus important sur leurs anticipations d’évolution des prix à la consommation que sa mesure par les offices statistiques. D’ailleurs, le tassement du jugement des ménages sur les perspectives d’inflation s’est amplifié avec la baisse de l’inflation sur ces dépenses courantes.

Il est, aussi, intéressant, d’examiner les écarts de variations des prix selon les catégories de biens et services. Un tel examen permet d’avoir une idée plus précise de la généralité ou de la globalité des mouvements. En première approche, il est possible, et facile, de comparer les évolutions de l’indice total des prix à la consommation avec les différents « noyaux durs » que fournit Eurostat. Ces mesures de l’inflation, desquelles on retire les prix les plus volatiles affichent, depuis quelques mois, des niveaux proches de la progression sur un an de l’indice total des prix à la consommation de la zone euro et, surtout, elles sont au plus bas. La baisse de l’inflation dans la zone euro a longtemps correspondu au recul des prix des produits énergétiques, notamment sous l’effet dépressif sur les prix des hydrocarbures importés de la tendance passée à l’appréciation de l’euro. Mais, son maintien à très bas niveau peut être attribué ni à « l’euro fort », il ne l’est d’ailleurs plus, ni à la baisse des cours du pétrole, qui sont remontés par rapport à leurs plus bas de la fin d’année dernière et du tout début de cette année. En euro, le prix du baril de Brent reste en très légère baisse sur un an, mais pas suffisamment pour peser significativement sur l’inflation en Euroland. D’ailleurs, la contribution des produits énergétiques à la variation de l’indice totale des prix est nulle depuis deux mois en zone euro, alors qu’elle était légèrement négative depuis le début de l’année. Le ralentissement, puis la baisse, des prix énergétiques a contribué pour deux tiers à la baisse de l’inflation globale entre son point haut de la fin 2012 et décembre 2013. Depuis, elle n’a pas joué de rôle significatif dans le passage d’un rythme de progression des prix de 0,8 à 0,5% aux mois de mai et juin.

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L’examen plus global de la dispersion des taux d’inflation des différents groupes de biens et services montre aussi une tendance récente à une certaine convergence. Il est, pour le moins, difficile, de considérer que les variations de l’inflation de la zone euro, et en particulier sa récente diminution, résultent de la déprime des prix dans quelques secteurs seulement. Certes, les rythmes d’augmentation des prix des biens et des services, par exemple, restent très différents. Les premiers stagnent globalement depuis la fin du premier trimestre, mais les seconds ont ralenti. L’écart d’inflation entre les deux restent ainsi nettement en-dessous de ses plus hauts. Il n’y a pas de divergence particulière sur la période récente. Plus généralement, la dispersion de l’inflation par familles de produits et de services a diminué sur la période récente. Mesurée par l’écart type des taux de croissance annuelle des indices détaillés, elle est même au plus bas depuis que la naissance de l’euro. De fait, la dernière phase en date de désinflation s’est faite avec une tendance à la baisse des taux d’inflation les plus élevés, qui concernent le plus souvent le tabac sur la période récente.
 
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La diminution de ces écarts et l’impossibilité d’attribuer la responsabilité de la baisse supplémentaire de l’inflation ces six derniers mois à un élément particulier justifie l’inquiétude exprimée par la BCE face du maintien prolongé d’une inflation considérée comme trop faible.

La dispersion géographique est aussi importante, particulièrement dans la zone euro. La BCE fonde sa politique sur les grandeurs moyennes, en particulier en ce qui concerne l’inflation. Mais les banquiers centraux ne peuvent ignorer les disparités importantes entre les différents Etats membres de l’UEM. Certains, en Allemagne, estiment que la politique monétaire est aujourd’hui trop accommodante pour l’économie allemande. Dans le même temps, des voix s’élèvent aussi pour estimer que la BCE devrait assouplir encore sa politique pour faciliter les ajustements dans les pays les plus durement frappés par la crise. De fait, dans cinq pays de la zone euro sur dix-huit, les prix sont en baisse ou stagnent. Dans les autres, l’inflation est toutefois très faible.

Le constat effectué sur les différentes catégories de biens et services est aussi valable en ce qui concerne la dispersion géographique : l’écart type des taux d’inflation des Etats membres de l’Union est au plus bas depuis l’avènement de l’euro. En revanche, le ralentissement supplémentaire des prix sur les derniers mois ne reflète pas de diminution supplémentaire du taux d’inflation maximal observé dans les pays d’Euroland.

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Au total, la faiblesse de l’inflation résulte en grande partie de la déflation constatée dans les pays les plus durement touchés par la crise suite, notamment aux politiques qu’ils ont menés. L’inflation a, néanmoins, encore diminué partout ces derniers mois, ce qui justifie les craintes, notamment exprimées par le FMI de voir la déflation se généraliser en Euroland. L’examen des évolutions de prix par familles de produits et de services renforce ce constat : la dernière phase de ralentissement des prix ne peut pas être attribué à un phénomène particulier aisé à isoler : non seulement la dispersion sectorielle des taux d’inflation a diminué, mais la baisse du taux moyen résulte plus du ralentissement des prix jusque-là les plus dynamiques que de pressions baissières particulières sur un produit particulier. Le risque de voir les anticipations des ménages et des entreprises se dégrader ces prochains mois n’est pas négligeable.

C Parisot

Chef Economiste