L'Economie Spirituelle : Utopie ou Réalité?

 

Comment réconcilier exigence d’efficacité et respect de soi

working smart man

De quoi allez-vous nous parler s'agissant du business de la Spiritualité ?

Il y aurait beaucoup à dire sur l’essor actuel de la spiritualité et l’économie qui en découle. Mais ce n’est pas ce sujet que je compte développer aujourd’hui. Mon propos dans ce premier article est d’introduire ce que l’on peut entendre par Economie Spirituelle (ES). 

Qu’est ce que l’Economie Spirituelle ? Comment pouvons nous lier ces deux notions, a priori opposées, que sont l’économie d’un côté et la spiritualité de l’autre ? Quelle est la nature du discours qui va en découler ? Est ce un discours intégratif (associant plusieurs disciplines) ou spécifique  et nouveau ?

Tout d’abord qu’elle est l’objectif de l’Economie Spirituelle ? A quel besoin cette « discipline » répond elle ?

L’objectif de l’Economie Spirituelle (ES) est d’apporter des réponses comportementales individuelles adéquates dans un environnement économique, sociologique et écologique en crise. L’ES se veut en rupture avec la dichotomie classique de Descartes[1] qui oppose le matériel et le spirituel. Les réponses comportementales peuvent et doivent poursuivre un but à la fois spirituel et matériel. L’objectif est une croissance matérielle de nos économies allant de pair avec le développement personnel des individus vivants en interdépendance. Ce que l’on peut aussi appeler la croissance spirituelle.

Quelle est la nature du discours ?

Il s’agit de parler d’économie bien sur. Mais d’une économie qui intègre d’autres contraintes que la  seule recherche de la maximisation de ses revenus et de son plaisir personnel. L’Ecologie est une composante essentielle de l’ES. L’Ethique en est une autre. La psychologie est le canal d’intervention privilégié de l’ES, dans le sens du développement personnel plus que de la réparation propre aux psychologues et aux psychanalystes. Enfin l’ES ne peut s’entendre et se développer sans les innovations technologiques. Nous sommes donc dans une approche intégrative.  Une microéconomie spirituelle voilà comment nous pourrions définir l’ES. Il n’y a rien de nouveau, que des éléments à rassembler dans le but de trouver des modes d’interactions vertueuses.

Qu’est ce que l’Economie Spirituelle ?

Tout d’abord revenons à la définition de l’économie. ? le mot « Economie » provient de l’association des termes grecs « oikos »  (la maison, le domaine agricole et « nomos » (les règles, l’administration).  Economie  signifie donc littéralement « conduite d’une maison, d’un domaine ». Selon P. Amouroux[2] la maison dont parle l’économie c’est « une forme, une enveloppe à l’intérieur de laquelle nous vivons, seuls, avec nos amis ou notre famille, puis il y a notre village, notre quartier, notre ville, notre pays et enfin notre planète ».  Le domaine peut donc s’entendre à différent niveau, notamment celui d’une ville ou d’une nation, mais également en tant que maison intérieure. Notre maison intérieure représente notre système physiologique et psychologique et/ou spirituel, que certains qualifient d’écologie interne. Avant de vouloir mieux gérer une nation ne faut-il pas commencer par mieux se gérer soit même ?

Le terme  de spiritualité vient du latin « spiritus » qui veut dire esprit. Il se rapporte d’un point de vue philosophique à la notion  d’intériorité en opposition à l’extériorité que représente le corps ou par extension le matériel. Il est de plus en plus déconnecté de la notion de religion. Les « religieux » au sens classique du terme n’ont plus le monopole de la spiritualité. On parle même d’une spiritualité athée. Par exemple, la méditation n’exige pas une croyance en un dieu pour certains. La spiritualité est une sorte de science de l’intériorité. Dès lors il devient naturel de lier les deux disciplines, Economie et Spiritualité.

Réconcilier laïque et religieux n’est ce pas un peu ambitieux ? Et comment allez vous vous y prendre ?

Certes c’est un peu ambitieux, mais avons nous le choix ? La crise majeure que nous traversons demande une collaboration générale. Les solutions sont à chercher partout où nous pouvons. Cet angle d’attaque nous paraît pertinent. Ne traversons nous pas une crise du sens ?

Il convient de s’y prendre en douceur !  Il ne s’agit pas d’imposer un modèle, il s’agit d’inciter à accepter la singularité de l’autre. Il existe un moyen à la fois simple à la fois difficile. Simple car il est entre les mains de chacun d’entre nous. Difficile, car il demande des efforts sur soi importants. Celui d’accepter l’autre à l’intérieur de nous d’abord,puis à l’extérieur bien sur !

Expliquez-vous ?

Le « passage en force », nous connaissons cela.  Les régimes autoritaires, les leçons de morale, rien de tout cela n’a marché. La prise de conscience doit être individuelle et spontanée pour que les changements soient pérennes.  Si on impose un changement on  crée une frustration un ressentiment et une attente de réparation (synonyme d’égoïsme) qui se concrétisera à la moindre opportunité. La solution est d’inciter.

Quel est votre parcours ? Comment en êtes vous arrivez là ?

L’économie est une passion qui m’a conduit à faire une thèse à la Sorbonne sur l’assurance des krachs boursiers. A chaque crise boursière un assureur surgit, il s’agit du fameux prêteur en dernier ressort, en l’occurrence la banque centrale (BCE, FED etc …).  Cette intervention est extrêmement néfaste car elle n’incite pas les banques et leurs responsables à une saine gestion.  Les gains sont privés les pertes sont publiques ! Alors pourquoi ne pas organiser le marché à l’avance[3]. Faire souscrire aux intervenants des options de liquidité. Tel était l’idée du prix Nobel Merton.  La formulation d’une option sur krach m’a conduit à définir un krach comme un événement avec un début et une fin, un point bas ultime et un temps de retour. Une sorte de creux qui se forme et que seul le temps peu combler. Le temps offre justement ce que l’on appel une diversification temporelle (différent de la diversification géographique qui correspond à l’adage on ne met pas tous ses œufs dans le même panier). C’est cet effet qui a permis à Warren Buffet de s’enrichir. C’est ce que l’on appel un effet retour. Une force de retour ! D’ou vient cette force ? De la croyance généralisée en un avenir meilleure. Comment un avenir meilleur est possible ? En mettant en place des réformes structurelles  et des règles, notamment de contrôles, susceptibles d’empêcher les erreurs commises de se répéter et d’offrir des nouvelles voies de développement.

Comment empêcher les crises financières de se reproduire ?

En valorisant l’Ethique, la responsabilité individuelle. En augmentant la conscience d’appartenance à un monde interconnecté et interdépendant (Jeremy Rifkin, 2012). Bref leur appartenance à une sphère commune multidimensionnelle que l’on nomme « Gaia[4] ». Tous les moyens sont bons, de l’amour à la méditation en passant par l’expérience de la solidarité et toute expérience relationnelle.

Je comprends le parcours économique, moins bien le parcours spirituel ? 

Il existe deux façons de changer : soit suite à un accident de tout ordre, soit suite à une évolution spontanée. La deuxième méthode est souhaitable croyez moi. Combien de personnes cherchent aujourd’hui à donner un sens à leur vie même après une réussite professionnelle et privée exemplaire ! La question est comment y parvenir sans l’aide d’un choc majeur ? Le choc majeur, un divorce ou une perte, est une grande souffrance mais comme tout événement il a un pendant. Le pendant peut être une liberté nouvelle.  Cette liberté nous ne pouvons l’apprécier tout de suite, cela demande du temps. Cet événement est comparable à une crise financière. Oui une dépression et un krach boursier sont en tous points similaires. Remplaçons simplement la valeur boursière par  un indice de bonheur individuel et les étapes sont les mêmes. Une analogie voilà ce qui est à l’origine de se rapprochement économie et spiritualité.

Je comprends l’analogie avec la psychologie mais comment en arrive t’on à la spiritualité ?

La spiritualité, c’est tout ce qui n’est pas matériel, tout ce que l’on ne peut pas appréhender, concevoir. Quand le passé vous dégoute ou vous fige, quand le présent ne vous apporte plus rien et que le futur est déjà grevé, que vous reste-t-il ? Il reste l’espoir, l’espoir d’autre chose, d’un miracle ou pas, d’un peu de bonheur imprévu.

La recherche du bonheur en somme. L’ES c’est l’économie du bonheur ? Vous y croyez ?

Oui, mais pas n’importe comment. Courrez après les biens de consommation vous ne serez pas plus heureux. Le Bonheur est adaptatif (Helson, 1964). Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas d’argent, mais que la seule chose que l’on peut changer pour nous rendre heureux c’est nous même. Il existe en nous une source de satisfaction infinie qui se dévoile dans le contact à l’autre. Une bonne action envers un être humain produit une fierté renouvelée à chaque fois que l’on soit riche moins riche. Que l’on devienne pauvre ou moins pauvre. 

Une économie du don c’est cela que vous préconisez ?

Non, le don doit faire partie de cette économie et constituer un placement au même titre que les placements solidaires ou classiques. Aujourd’hui le don en France est réalisé pour un motif essentiellement fiscal. Il n’y aurait dans cette ES pas moins de raison d’investir dans un placement financier que dans un don.

Dieu vous le rendra c’est ça ?

Si vous voulez voir les choses comme cela, mais ce n’est pas obligatoire.  On peut concevoir une demande pour un placement comme le don d’une façon presque rationnelle. Réfléchissez quand vous voyez un pauvre dans la rue vous avez deux possibilités. Soit vous passez devant en évitant son regard, soit vous vous arrêtez. Si vous passez devant sans rien faire, c’est comme si vous le laissiez mourir. Si vous lui donner de l’argent vous l’aidez à vivre même avec la plus petite pièce. Le message que vous lui donnez est ta vie m’importe. Tu n’es pas un objet, je reconnais en toi quelque chose qui a de la valeur.  Cet acte envers l’autre crée un lien. En lui donnant de la monnaie de l’argent vous lui donnez une partie de vous même. Dans votre esprit à ce moment là une connexion à l’autre est créée. Rien ni personne ne peut vous  l’enlevez. Imaginez comme un compte virtuel que vous avez crédité. Ce placement ne peut pas perdre de sa valeur.  Un placement sûr en somme. Vous voyez je n’ai pas parlé de Dieu.

D’accord c’est très joli mais les dividendes, les gains de cette belle action ?

Les bénéfices sont à la fois immédiats permanents et futurs. Immédiats car vous avez la satisfaction d’avoir fait une bonne action. Permanents : car à tout moment vous pouvez vous remémorer cet acte et ressentir une satisfaction même estompée, ce que l’on appelle Actualiser en psychologie. Futurs : car vous avez permis la réalisation d’un potentiel futur. En donnant une pièce vous avez peut être permis à cette personne de réaliser un projet qui va lui permettre de sortir de sa situation. Vous rentrez dans la chaîne d’interactions positives qui permettent à tout un chacun de changer sa situation. A bien y réfléchir à qui devez vous votre réussite ?

Je vois l’idée mais on reste dans le domaine du psychologique ou du long terme !

Oui et non. Les implications sont concrètes et concernent le présent. La satisfaction que cela vous apporte modifie votre état. Votre humeur donc votre perception des choses. Peut être allez vous avoir moins besoin de gâteau ou de beau vêtement. Toutes ces choses que l’on fait ou achète pour compenser son état de tristesse ou de frustration. Les implications peuvent donc être très importantes. Si vous augmentez le bien être au niveau général vous croyez que notre économie sera la même ?

Certes mais ce n’est pas un peu utopique, cette économie du bien être ? Il faut gérer la transition, c’est là la difficulté !

Vous avez raison, mais pour réaliser une bonne transition encore faut il avoir un objectif. L’ES n’est pas qu’une Utopie. Je suis convaincu que nous n’en sommes pas loin. Tout le monde cherche des solutions aujourd’hui. On cherche partout. Beaucoup regardent du côté de la nature. On parle de Bio-mimétisme (Benyus, 2011). Les animaux ont développé des comportements et des technologies stupéfiantes que l’on essaye aujourd’hui d’imiter[5]. Mais une question apparaît, comment les animaux ont-ils fait ? En réfléchissant ? Apparemment non. Peut être ont ils tâtonné, mais cela voudrait dire qu’ils sont dotés d’un mécanisme d’apprentissage et de correction d’erreur, bien plus performant que le notre. Ce qui est peu vraisemblable. Cela semble vouloir dire qu’ils ont un programme codé en eux. Imitons leur technologie certes, mais n’avons nous pas nous même un programme codé en nous qui doit nous permettre de trouver nous mêmes nos solutions. Ces solutions sont donc dans notre intériorité, dans notre spécificité d’homme c’est à dire dans la spiritualité que l’on va les trouver. Dans une spiritualité orientée Economie ou une Economie Spirituelle !

Vous avez des exemples concrets ?

Bien sûr. Regardez la finance aujourd’hui. On parle de plus en plus de Finance et d’Ethique. Certains s’inspirent du Boudhisme ou des autres grandes religions pour formuler des règles vertueuses en matière de finance. On cherche de plus en plus à revenir à un mode de financement direct. L’intermédiation par les banques ou par les marchés conduit aux dérives que l’on a observées notamment en raison d’une déresponsabilisation des acteurs. Les rémunérations ne sont pas indexées à la performance des produits financiers. Les acteurs sont donc incités à vendre sans se soucier de l’avenir. Le « crowdfunding [6]» voilà l’avenir. La mise en relation directe des prêteurs et des emprunteurs grâce aux nouvelles technologies.  La réglementation en France est entrain d’évoluer. On parle même de Conseiller en Investissement Participatif [7](CIP). Une vraie révolution ! C’est une première étape essentielle à suivre …

Comment comptez-vous vous y prendre ?

Il faut écrire,  parler, communiquer sous toutes les formes possibles. Comme le dit Jeremy Rifkin (2012, p. 335) « L’information ne se thésaurise pas mais se partage […] le savoir est une expression de notre responsabilité commune à l’égard du bien être collectif de l’humanité et de toute la planète ». Dans cette optique, je crois beaucoup aux vertus du coaching, qui permet, entre autres, une communication suivie. Que ce soit en entreprise ou pour les particuliers, c’est un excellent moyen de réconcilier intériorité et extériorité, exigence d’efficacité et respect de soi et de ses valeurs.

Eric Konqui

Docteur en Sciences Economique Paris I Sorbonnes

Exerce une activité de Coaching Conseil et Formation

 

Références :

J. Benyus. Biomimétisme: Quand la nature inspire des innovations durables.  2011

H. Helson (1964). Current trends and issues in adaptation-level theory. American Psychologist. 19.26-38.

Jeremy Rifkin. « la troisième révolution industrielle ».  Les liens qui libèrent. 2012



[1] Descartes affirme en 1641 un dualisme substantiel entre l'âme (la res cogitans, la pensée) et le corps (la res extensa, l'étendue). Wikipédia.

[2] http://www.alliance21.org/2003/article1412.html

[3] En vu de la nouvelle réglementation (Bâle III), les grands établissements bancaires doivent dorénavant travailler à la rédaction d’un plan de redressement et de résolution permettant d’anticiper les crises et de réagir correctement en cas de survenance ( cf. http://www.revue-banque.fr/risques-reglementations/article/plans-redressement-resolution-une-nouvelle-donne-d).

[4] Dans la mythologie grecque, Gaïa (du grec ancien : Γαῖα / Gaîa ou Γαῖη / Gaîê), est identifiée à la « Déesse mère ». Elle est l'ancêtre maternelle des races divines.

 

[5] Les fabricants de colle s'inspirent de la capacité de la moule à synthétiser des filaments collants dans l'eau de mer. L'objectif est d'arriver à fabriquer des colles fonctionnant en milieu humide et qui donc servirait en médicine (cf. http://www.encyclo-ecolo.com/Biomimétisme).

[6] La finance participative (en anglais crowdfunding) est une expression décrivant tous les outils et méthodes de transactions financières qui fait appel à un grand nombre de personnes pour financer un projet. Ce mode de financement se fait sans l'aide des acteurs traditionnels du financement, il est dit désintermédié. L'émergence des plateformes de finance participative a été permise grâce à internet et les réseaux sociaux. (Wikipédia)

[7] Hubert de Vauplane. Financement participatif : le projet d’ordonnance dévoilé. http://www.alternatives-economiques.fr/.