Economie et Sport

Le scandale du « FIFAGATE»

A peine réélu pour un cinquième mandat en tant que Président de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA), Joseph « Sepp » Blatter a dû présenter sa démission. Lui qui semblait ancré à ce poste ad vitam aeternam, a été contraint à un départ forcé, des suites du scandale qui a éclaboussé l’institution footballistique lors des dernières semaines. La volonté qu’a la justice américaine de faire la lumière sur ce qui s’est passé, a précipité les choses.

Les faits ?

kazeco fifa1La FIFA est une véritable machine. Elle emploie 1.400 personnes et enregistre un chiffre d'affaires annuel de 1,5 milliard de dollars. Pourtant, le 28 mai dernier, 14 personnes, dont 9 membres ou anciens membres de la FIFA et 5 dirigeants d’entreprises de marketing sportif liées à la FIFA, ont été arrêtées car soupçonnées de corruption. Les faits concernent l’attribution des droits pour le centenaire de la Copa America, l’an prochain aux États-Unis, mais aussi l’attribution de la Coupe du monde 1998 en France et de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Ils seraient même étendus à l’élection du Président de la FIFA en 2011 ! Les personnes incriminées sont accusées d’avoir touché des pots-de-vin pour l’attribution des compétitions visées.

L’opération a été lancée par la justice américaine et n’est que le début de l’affaire. Officiellement, l’implication des États-Unis est partie du contrôle fiscal de Chuck Blazer, un ancien haut responsable de la FIFA. En fouillant dans les dossiers, l’Internal Revenue Service (IRS), qui est l’organisme qui collecte l’impôt outre-Atlantique, et le FBI ont décidé de creuser davantage. Pour quel motif ? Ne sont-ils pas hors de leur juridiction ? Eh bien NON ! Une loi américaine permet de poursuivre des ressortissants étrangers à l’extérieur du territoire des États-Unis à partir du moment où les faits reprochés ont été commis grâce à une banque ou à un fournisseur d’accès à Internet situé sur le sol américain. Et selon la ministre de la justice américaine : « A de nombreuses occasions, les accusés et conjurés ont planifié certains aspects de ce complot de longue date aux États-Unis. Ils ont utilisé les banques et les possibilités de virement aux États-Unis. ».

kazeco fifa2Le 2 juin, le Président de la FIFA, Joseph Blatter, présentait sa démission à Zurich, se fendant d’une petite sortie : « Même si un nouveau mandat m'a été confié, il semble que je ne sois pas soutenu par tous dans le monde du football, c'est pourquoi je vais convoquer un congrès extraordinaire et remettre mon mandat à disposition. ». Son poste est donc vacant jusqu’à ce qu’en décembre 2015 ou janvier 2016 de nouvelles élections soient tenues. Le 3 juin au soir, étaient publiés les aveux de Chuck Blazer. Celui-ci a reconnu devant les enquêteurs avoir touché des pots-de-vin.

47 chefs d’inculpation

Selon la justice américaine, les personnes interpellées ont 47 chefs d’inculpation retenus contre elles. Selon un document de 167 pages, établi suite à l’enquête menée sur plusieurs années, elles sont donc accusées de « racket, fraude et blanchiment » sur une période de 25 ans. Période durant laquelle, elles auraient, je cite « sollicité et reçu plus de 150 millions de dollars en pots-de-vin et rétro commissions ». A noter qu’une procédure pénale contre X pour soupçon de blanchiment d’argent et gestion déloyale entourant les attributions des Coupes du monde 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar a été ouverte en mars dernier (et uniquement dévoilée à l’occasion des arrestations). Il est question de sociétés écrans, de comptes dans les paradis fiscaux, d’enveloppes d’argent liquide et j’en passe. La FIFA est dans de sales draps.

Concernant la Coupe du monde 1998, la France n’est pas visée directement, c’est le Maroc qui l’est. A l’époque candidat, le pays aurait demandé à un haut responsable de la FIFA de voter en sa faveur en échange d’un pot-de-vin. L’Afrique du Sud a, quant à elle, reconnu directement avoir effectué un versement de 10 millions de dollars en 2008 à la FIFA. Était-ce un pot-de-vin ? Rien n’est confirmé mais le doute subsiste.

Comment ces corruptions ont-elles pu passer inaperçu aussi longtemps ?

La FIFA diffère d’une multinationale cotée en bourse, dans le sens où il s’agit d’une association. Les contrôles auxquels elle est soumise sont donc moins poussés, mais ils sont tout de même présents. Ce scandale montre qu’il y a des failles dans ces mêmes contrôles, quand on voit que le rapport du FBI fait état de 150 millions de dollars en pots-de-vin et retro commissions. Celui qui pourrait se retrouver dans le viseur, c’est le cabinet d’audit KPMG, qui avait été mandaté pour la révision annuelle des comptes de la FIFA. Ces auditeurs, reconnus dans leur milieu, peuvent-ils être pointés du doigt pour avoir « loupé » ces transactions ? Les avis divergent. Pour certains il est impensable qu’ils aient pu les manquer. Pour d’autres, étant donné qu’ils effectuent leurs contrôles, entre autre, sur la base d’échantillons statistiques et qu’ils ne réalisent pas des tests à 100%, il est possible qu’ils ne les aient pas vus. De plus, l’achat de voix pour l’attribution des diverses compétitions ne risque pas d’avoir transité par la FIFA, mais plutôt « sous le manteau ». Des opérations difficilement détectables. Sans compter les factures volontairement gonflées par les contreparties. Un ensemble de vices qui pourraient permettre au cabinet KPMG de rester en dehors du tumulte juridique et médiatique. Toujours est-il que le cabinet d’audit a refusé de communiquer sur le sujet, secret professionnel oblige.

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Au-delà des personnes interpellées, c’est l’image de la FIFA et du football qui en prennent un coup. Aussitôt l’affaire relayée par les médias, deux partenaires majeurs de la FIFA ont décidé de ne plus faire affaire. Tout d’abord le centre Nobel de la paix d’Oslo a annoncé mettre fin au partenariat, en place depuis 2012, avec l’instance du football et qui préconisait aux capitaines des équipes et aux arbitres de se serrer la main avant et après chaque rencontre.

Ensuite, c’est Interpol qui a suspendu son partenariat de 27,7 millions de dollars canadiens sur une période de 10 ans avec la FIFA. L’organisation de police criminelle avait alloué des fonds à la FIFA dans le but de développer un programme sur l’intégrité dans le sport. Ces avoirs sont à présent gelés.

Deux partenariats suspendus coup sur coup et cela risque de ne pas en rester là. Plusieurs sponsors tels Visa, Coca-Cola, Adidas, McDonald’s ou encore Hyundai se sont félicités, via des communiqués, de la démission de Joseph Blatter.

Le torchon semble bel et bien brûler entre la FIFA et ses partenaires. Cette affaire met en lumière un fait qui n’est un secret pour personne : l’argent a une place beaucoup plus importante que le sport lui-même dans le football. Malgré les images de lutte contre le racisme que la FIFA veut faire passer, c’est aujourd’hui une copie bien sale que la justice américaine a exposé au grand jour. Une face cachée dont les dirigeants de l’institution se seraient bien passés. Aujourd’hui, il va falloir continuer de creuser pour faire sortir toute la vérité, et surtout ne plus rien cacher, pour que, peut-être, la FIFA et le football retrouvent leurs lettres de noblesse et un minimum de respect. Ce n’est pas gagné.

Manuel Orengo

Economie et Sport – Kazeco.com

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