L'art du secret

A côté des protections classiques liées aux droits de propriété intellectuelle (marque, droit d’auteur, brevet), garder le secret sur un produit ou une innovation peut aussi être un bon moyen de se protéger d’une concurrence avide de savoir-faire.

Le Cas Coca-Cola

La recette du Coca-Cola n’est protégé ni par des droits d’auteur, ni par un brevet, pourtant, celle-ci continue d’être bien gardée et de constituer le fondement d’un des empires industriels les plus importants du monde.

En France, une recette ne bénéficie pas de la protection en matière de droits d’auteur. Ce qui est protégé, c’est le texte de la recette en lui-même, mais pas sa réalisation. En pratique, une protection par le droit d’auteur s’avère inopérante.

Un brevet peut protéger un procédé de fabrication industrie. Mais l’ennui avec les brevets, c’est qu’ils sont déposés et donc nécessairement publiés ? Les concurrents peuvent alors les consulter, les modifier légèrement, et développer leurs propres produits. Par ailleurs, après une durée de 20 années, le brevet retombe dans le domaine public et peut alors être repris par les concurrents.

Pour protéger un savoir-faire ou une recette, Coca-Cola, à l’instar d’autres entreprises compte en fait sur la culture du secret. En effet, la firme d’Atlanta protège le secret de la formule du Coca-Cola depuis 1886 et évite ainsi les écueils d’une stratégie de protection par le brevet. Elle garde ainsi le monopôle de sa production.

secretIl convient aussi de noter que le secret ne fait pas seulement partie de la stratégie industrielle de Coca-Cola, mais aussi de sa stratégie marketing. Le secret est un élément vendeur, presque mythique, et qui contribue au succès de la marque. Ainsi, Coca-Cola laisse allègrement courir les bruits selon lesquels seuls deux cadres de l’entreprise à la fois, connaissent la recette et la manière d’incorporer les ingrédients, et que ces deux individus devraient inconditionnellement prendre l’avion ensemble, afin de garantir, même en cas d'accident la pérennité du si précieux secret. Mais derrière les légendes urbaines, c’est surtout la marque et son produit qui continuent d’attirer l’attention. Du marketing  efficace et gratuit, en somme.

La politique de secret

Faire le choix d’une politique du secret, c’est avant tout être rigoureux quant à la circulation de l’information à l’intérieur de l’entreprise. Pour cela, le personnel dirigeant peut mettre en place certaines procédures permettant :


- D’insérer des conventions de non-divulgation (ou NDA, Non Disclosure Agreement) attachées au contrat de travail des salariés,

- des mesures de restriction de l’information,

- l’établissement d’une hiérarchie habilitée à connaître des projets stratégiques de l’entreprise.

 

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Inconvénients d’une telle stratégie

1- L’habilitation hiérarchique peut être néfaste à la communication interne de l’entreprise. Une bonne communication entre les différents départements d’une entreprise peut permettre des effets de synergie et des anticipations interservices utiles à la bonne administration des affaires. Un DRH ne souhaite-t-il pas par exemple connaître au mieux lés évolutions techniques de l’entreprise et leurs répercussions sur l’organisation du travail pour mieux trier les profils et les compétences nécessaires aux défis de demain.

 

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2- La communication externe de l’entreprise a besoin de divulguer des informations. Certaines sociétés sont d’ailleurs revenues d’une politique de secret pour cette raison. Chez Michelin par exemple, le secret fait historiquement partie de la stratégie industrielle du groupe. Ainsi, lorsque le brevet du pneu radial (atout majeur de la firme) est tombé, la communication du groupe a pris un autre tournant. Jacques Jordan, vice-président de la communication du groupe avait ainsi pu déclarer : « À 90 %, nous nous efforçons de tout dire pour qu'on puisse comprendre ce que nous sommes, montrer nos compétences, donner du background... Dix pour cent demeurent encore du domaine stratégique et de l'avantage concurrentiel. » Cette volonté de prise de parole et de communication externe accrue, la firme clermontoise l’a aussi affiné avec la création d'une direction des affaires publiques en 2001.

secret33- L’évaluation financière d’un secret et d’un brevet diffèrent fortement. Le directeur financier de l’entreprise, le service comptabilité, les associés, les banques ou encore les services de l’Etat demandent à de fréquentes occasions l’évaluation des actifs de la société. Et dans de tel cas, l’évaluation financière d’un secret, à moins de disposer d’un produit mondialement distribué depuis plus d’un siècle comme l’est le Coca-Cola, s’avère souvent pour le moins difficile. Le secret n’a de justification comptable et financière que s’il repose sur une réussite commerciale établie. A l’inverse, un brevet se compare aisément aux autres brevets de sa catégorie, dispose d’une valeur décroissante dans le temps et est validé techniquement et administrativement. Son évaluation est bien plus pertinente et dans le cadre d’une cession d’actifs cela peut bien sûr avoir son importance.  

4- Enfin, l’évolution des technologies de l’information, des blogs, des sites communautaires, des smartphones... met techniquement en péril une stratégie de protection uniquement fondée sur le secret. Peu de choses restent secrètes bien longtemps à l’heure actuelle et cette logique n’échappe pas aux grands industriels.

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Conclusion, le brevet reste le moyen le plus usité pour protéger un procédé technique, mais une certaine tradition du secret doit cependant être considérée. Les conventions de non-divulgation donnant droit à la société d’exiger des indemnités d’un employé fautif ont leur utilité. Des séminaires de sensibilisation à l’intelligence économique et à l’espionnage industriel peuvent aussi être des moyens efficaces de prévenir les risques de divulgation de manière plus pédagogique. Entre sécurité et communication, la bonne stratégie de protection de l’innovation est un secret bien ficelé…

 

David Dayan 

david@kazeco.com

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