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La Troisième Révolution Industrielle selon Jeremy Rifkin

La Troisième Révolution Industrielle (2013 - Edition Babel) selon Jeremy Rifkin.

Dans son dernier ouvrage, l’économiste et essayiste Jeremy Rifkin se risque à présenter les contours d’une société développée autour des énergies renouvelables, des réseaux intelligents, d’une conscience de la biosphère et où les échanges latéraux ont finalement démantelés les rapports hiérarchiques centralisés. Récit d’une utopie convaincante.

L’analyse systémique

« Il faut d’abord comprendre que les grandes transformations économiques de l’histoire se produisent quand une nouvelle technologie des communications converge avec un nouveau système énergétique »[1].

Les paramètres sont clairs, l’enjeu défini. Il ne s’agit ni plus, ni moins qu’une théorie de la Révolution Industrielle que présente Jérémy Rifkin dans son dernier ouvrage. Au XIXème siècle, la maîtrise de la Fée électricité coïncidait avec l’apparition du télégraphe, de la T.S.F, puis du téléphone. Les innovations en matière d’énergie et de communication avancent par paires, interdépendent les unes des autres. Plus encore, elles créent entre elles des phénomènes de synergie. Ainsi au XIXème siècle, la 1ère Révolution Industrielle sera marquée par l’avènement du moteur à vapeur des locomotives, propulsé par les usines à charbon, désenclavant les territoires isolés au profit d’une urbanisation soutenue. Au XXème siècle, le phénomène s’accentue. L’ère du Pétrole, les nouveaux moyens de télécommunication et la circulation rapide des capitaux par le biais d’une informatisation croissante permettront à l’homme d’entreprendre des politiques de grands travaux coûteuses et des interconnexions à l’échelle continentale. En opérant de concert, énergie et communication rendent notre monde plus petit, les grandes distances  illusoires et les possibilités d’échanges de plus en plus nombreuses.

En parallèle, les enjeux et les problématiques se sont mutualisés en ce début de XXIème siècle. Les préoccupations environnementales, la nécessaire gestion des énergies fossiles, foncièrement coûteuses, de leur extraction à leur distribution, en passant par les contraintes qu’elles imposent en matière de transformation, de raffinement et de stockage, la maîtrise de leur prix de marché à l’heure où leur demande ne fait que s’accroître, sont autant d’impératifs poussant à la création ou plutôt à la re-création d’un modèle économique global.

Pour Rifkin, la véritable Crise, « celle que personne n’a vue » a débuté avec le Choc Pétrolier de 1973[2] et la vision d’un monde où le développement de ressources énergétiques alternatives ne semblait être une priorité pour aucun des grands états industriels de la planète. Si au plus fort du Choc Pétrolier de 1973 le prix du baril a pu atteindre les 11,65 dollars et susciter l’émoi général, le record de juillet 2008 faisant figurer le prix de ce même baril à 147 dollars semble annonciateur d’une crise de système, d’une fin de cycle.    

Vers une Troisième Révolution Industrielle

Les bonnes nouvelles sont cependant nombreuses. Les progrès technologiques se sont multipliés ces dernières années, mais sont restés isolés les uns des autres. Les développements des biocarburants, d’éoliennes plus performantes, de réseaux électriques intelligents (smart grids) appuyés par l’essor du calcul distribué, ou encore l’élaboration de piles à hydrogène répondant à des conditions techniques et d’ergonomie plus exigeantes représentent des avancés majeures allant dans le sens d’une transformation générale de notre économie. Cependant, ces progrès se développent dans le cadre d’une logique « en silo » laissant sur le bord de la route tout effet de convergence et de synergie.

     Comme pour une recette de cuisine, Jeremy Rifkin détaille par le menu les cinq piliers de sa Révolution Industrielle :

1 - Le passage aux énergies renouvelables ;

2 - La transformation du parc immobilier mondial en ensembles de microcentrales électriques qui collectent sur site des énergies renouvelables ;

3 – Le déploiement de la technologie de l’hydrogène et la mise en place des conditions nécessaires à son stockage ;

4- L’utilisation de la technologie d’Internet en vue du développement d’un réseau électrique intelligent où offre et demande d’énergie se rencontrent et répondent aux besoins du marché en fonction d’une politique à flux tendus ;

5- L’avènement de moyens de transports non polluants à l’échelle continentale.

Le programme peut sembler utopique, il a cependant l’avantage de garder un pied sûr dans la réalité. Les indices de changement ne manquent pas. Les particuliers allemands qui depuis les années 1990 sont devenus les champions européens de la pose de panneaux photovoltaïques sur les toits de leurs habitations, les parcs éoliens géants de la mer du Nord, ou encore un pays comme l’Islande qui peut désormais compter sur ses ressources géothermiques pour assurer son indépendance énergétique sont les témoins de l’efficacité réelle des énergies renouvelables (Pilier 1).

rénovation cica bepos

Le Centre International de Communication Avancée à Valbonne, dans le sud-est de la France fait partie des grands projets BEPOS (Bâtiments à Energie Positive) et produira plus d'énergie qu'il n'en consommera. Fin du projet prévue courant 2014/début 2015.

Les grandes compagnies d’électricité de leur côté développent des capteurs performants pour mieux prévoir et gérer les fluctuations de la consommation électrique de leurs abonnés (Pilier 2).[3]Les autobus à hydrogène de la firme automobile Daimler sillonnent les rues d’Hambourg, d’Amsterdam, de Berlin ou de Londres dans le cadre du projet C.U.T.E[4] (Pilier 3).

bus daimler

IBM de son côté a depuis bien longtemps modifié sa stratégie d’entreprise autrefois orientée Personnal Computer, pour se concentrer sur la création « d’une planète plus intelligente » à en croire son slogan. Les grands groupes du secteur de l’énergie, mais aussi les start-up du monde informatique développent les systèmes de smart grids qui permettront les administrations des flux énergétiques de demain (Pilier 4). Enfin, les entrepreneurs les plus chevronnés de la planète sont eux-mêmes en première ligne pour développer et promouvoir des transports écologiques et performants, tout en dépoussiérant les idées reçues qui faisaient autrefois la part belle aux seules énergies fossiles. Elon Musk, innovateur milliardaire (Co-fondateur de Paypal, dirigeant de Space X et Solar City notamment) héritier de la grande tradition entrepreneuriale américaine s’est ainsi consacré à la réalisation de moyens de transports de nouvelle génération. Il dirige aujourd’hui la firme de voitures électriques Tesla Motors, mais est aussi à l’origine du projet Hyperloop qui peut demain révolutionner notre idée des transports en commun[5]. La Toyota Prius Hybrid, le moteur Eco Boost développé par Ford, les mécanismes stop/start permettant l’arrêt automatique du moteur lorsque votre voiture demeure à l’arrêt procèdent quant à eux d’une logique écologique du transport privatif qui nous est d’ores et déjà accessible, et ce, à des conditions de prix raisonnables (Pilier 5).   

Le risque de l’utopie et l’impératif de la vision    

D’aucuns diront que la Troisième Révolution Industrielle de Jérémy Rifkin est un ouvrage utopiste où les réalisations citées resteront parcellaires et isolées face aux attitudes humaines plus aptes à se concentrer sur le gain rapide, l’intérêt particulier et la vision à court terme, garante de notre instinct de survie et d’une certaine part de notre humanité. Après tout, en temps de crise plus qu’à aucun autre moment, l’attention d’un ménage se porte sur l’équilibre de son budget, et celle d’un entrepreneur sur la préservation nécessaire de ses marges.  

Par ailleurs, les obstacles aux transformations énergétiques proposées par l’auteur sont nombreux : les différents lobbys de l’industrie des énergies fossiles, les bureaucraties férues de « projets pilotes » notamment en matière de transport écologiques privatifs, mais qui n’adaptent pas les infrastructures urbaines aux batteries rechargeables en sont de bons exemples. Les politiques publics d’incitation fiscale favorisant l’équipement en panneaux photovoltaïques et l’isolation des logements privatifs ont également connus de très nombreux tempéraments et modifications au cours des dernières années, notamment en France, et la confiance des citoyens à l’égard de ces grands programmes s’en est ressentie.

Cependant, la nécessité d’effectuer une transformation profonde et progressive de notre économie se fait également sentir. Plutôt que de rechercher encore et toujours les relais de croissance d’un modèle ancien qui s’épuise et ne peut s’avérer que de plus en plus couteux à mesure que nos ressources s’amenuisent, Jérémy Rifkin a le mérite de proposer une vision globale, qui loin d’être écolo-alarmiste, s’ancre dans un système où les ressources sont déjà là.

La concentration des ressources, de la main d’œuvre et du capital nécessaire à l’extraction, au transport et à la distribution des énergies fossiles est colossale. A cette débauche d’énergie d’une société où la centralisation est la norme, la Troisième Révolution Industrielle inspirée par le fonctionnement d’Internet procède de la latéralisation des échanges où chaque individu est en mesure de produire son énergie et d’en revendre les surplus à ses voisins. Les grandes compagnies d’électricité auraient alors un rôle de gestionnaire des flux énergétiques, de contrôle et de maintenance des réseaux. 

La génération actuelle, dite du Millénaire est déjà habituée aux rapports de pair à pair.[6] Elle a téléchargé sa musique de cette manière sans se soucier d’une industrie du disque qui en mal d’innovation n’a eu de cesse que de s’affaiblir. Les sites communautaires, comme Facebook et Youtube ont permis l’émergence de jeunes acteurs, mannequins, photographes et entrepreneurs, notamment sur le fondement du nombre de « like » que ceux-ci ont obtenus de leurs pairs. Cette génération grandit également avec les sites de crowd funding[7] et les appels aux rassemblements populaires à l’encontre des dictatures politiques pour se considérer peu à peu dans un ensemble mondial interconnecté.

Si la vision de la Troisième Révolution Industrielle de Jérémy Rifkin est dans l’ère du temps, la génération du Millénaire et l’esprit entrepreneurial risquerait de nous le faire savoir assez vite…bien plus vite, en tout cas, que les politiques étatiques ne semblent pouvoir le faire[8].  

David Dayan, david@kazeco.com

Eco Lab - kazeco.com


[1] La Troisième Révolution Industrielle – J.Rifkin, Babel 2013, p.55.

[2] Jérémy Rifkin était alors un jeune activiste de 28 ans militant pour les droits civiques, la transparence de la vie politique ou encore l’indépendance énergétique des Etats-Unis. Il prit notamment part à cette époque à l’Oil Party de Boston lors de laquelle des barils d’essence vidés de leur contenu furent jetés dans le port de la ville en protestation à une politique énergétique trop dépendante des énergies fossiles et en hommage aux Evènements de la Tea Party de 1773, prélude à la guerre d’Indépendance et à la création des Etats-Unis d’Amérique.

[3] Voir à ce titre, le compteur Linky et son programme de déploiement sur le territoire français (lancé par EDF et ERDF) et qui malgré la polémique qu’il suscite représente un instrument technique apte à une meilleure maîtrise de la consommation électrique. 35 millions de foyers devraient être équipés d’ici 2020, près de 10.000 emplois crées.

[4] Clean Urban Transport for Europe.

[5] Le projet Hyperloop consiste en la réalisation d’une capsule qui se maintiendrait en sustentation au centre d’un tunnel par le biais d’un système électromagnétique et pouvant transporter des passagers à une vitesse de croisière proche de 1000 km/h. L’approvisionnement énergétique de l’Hyperloop est assuré par la présence de panneaux photovoltaïques (ndlr. Cela tombe bien… Elon Musk est aussi à la tête de Solar City, première entreprise de panneaux photovoltaïques américaine. A croire que les idées de convergence Energie/Communication n’ont pas échappé à l’entrepreneur et qu’elles sont même au cœur de sa stratégie.)

[6] Voir l’article du TIME « The ME, ME, ME Generation » de Joel Stein - parution du 20 Mai 2013.

[7] Sites proposant de réaliser des levés de fonds auprès d’internautes en vue de réaliser des projets qui n’auraient pas été financés par l’industrie traditionnelle.

[8] Les autorités étatiques et les responsables politiques ont toutefois selon J.Rifkin un rôle primordial à jouer. L’oreille attentive de la chancelière Angela Merkel ou du Président de la Commision européenne Jose Emmanuel Barosso aux initiatives portant sur la Troisième Révolution Industrielle fondée sur les Cinq Piliers, est saluée à de nombreuses reprises dans l’ouvrage.