L'emploi aux Etats Unis

L’œil avisé du pro du 05 mai 2014 : l’emploi aux Etats-Unis

Une situation complexe pour les membres du FOMC* ! Le BLS* a annoncé un nouveau recul du taux de chômage, qui à 6,3% est à son plus bas niveau depuis septembre 2008. Malgré une quasi-stagnation au premier trimestre, les entreprises n’ont pas violement ajusté leurs effectifs et l’accélération récente de l’activité s’opère avec d’importante créations d’emploi. Certes, la contrepartie à ce mouvement, est une faible productivité du travail et une hausse sensible des coûts salariaux unitaires. Mais, le plus étonnant est, sans aucun doute, que les ménages ne perçoivent pas cette amélioration du marché du travail. Ils sont encore nombreux dans les enquêtes à considérer que trouver un travail reste difficile. Anomalie statistique ou réalité économique ? Ce recul du taux de chômage impose-t-il à la banque centrale une remontée plus rapide des taux directeurs ?

Les chiffres de l’emploi aux Etats-Unis, sur le mois de d’avril, sont un casse-tête. Comme toujours, le message envoyé par ces statistiques est ambiguë. Les créations d’emploi, selon l’enquête auprès des entreprises, sont fortes et révisées à la hausse sur les mois précédents. La croissance a stagné sur le premier trimestre. Mais, les entreprises n’ont pas drastiquement coupé dans leurs effectifs. Par contre, le rebond de l’activité sur mars et avril s’accompagne d’importantes créations d’emploi, notamment dans le secteur des services. La productivité du travail reste faible, et les coûts salariaux unitaires sont plus élevés mais le marché de l’emploi se redresse et le taux de chômage recule à son niveau le plus bas depuis septembre 2008, à 6,3% (selon l’enquête réalisé auprès des ménages). Tout va bien ?

image oeil avisé du pro du 6 mai 2014

Le problème est que « l’amélioration » du marché du travail, et d’un indicateur comme le taux de chômage, s’explique principalement par le recul du taux de participation. En fait, dans le détail, rien n’est logique. Les créations d’emplois s’accélèrent mais le salaire horaire reste stable. Il n’y a pas de tensions salariales. Les créations d’emplois sont fortes mais dans des secteurs offrant des rémunérations faibles, comme dans la distribution ou la restauration. Le recul du taux de chômage n’induit pas de tensions salariales supplémentaires.

L’un des éléments expliquant l’absence de revendication salariale est visible dans l’enquête auprès des consommateurs dans le Conference Board. Le jugement des ménages sur le fait que le travail n’est pas abondant reste à un niveau très élevé (cf. graphique). Le recul du taux de participation au marché du travail est en partie lié au sentiment de découragement des ménages à trouver un emploi. Les jeunes ont du mal à entrer sur le marché du travail et le nombre de chômeur, déclaré comme longue durée, reste très élevé. Certes, le vieillissement de la population est aussi un facteur d’explication. Mais, ce recul du taux de chômage est atypique.

Pourtant, face à ce recul, la réaction des marchés a été « classique ». Sur les marchés de Fed Funds Futures, la probabilité d’une hausse des taux directeurs à plus de 50% est passée de juillet à juin. Le recul des taux longs américains peut aussi se justifier par l’idée d’une hausse de taux directeurs malgré l’absence de risques inflationnistes et une croissance encore modéré. La pente de la courbe des taux doit donc s’aplatir.

Pourtant, le taux de chômage n’est clairement plus un indicateur déterminant pour la politique monétaire. En mars, les membres du comité de politique monétaire ont, d’ailleurs, supprimé dans leur forward guidances toute référence à un taux de chômage pour la politique monétaire. Mais, lors d’une audition au congrès, Mme Yellen indiquait que le « plein emploi » aux Etats-Unis serait un taux entre 5,2% et 5,6%. Les statistiques du BLS ne sont plus qu’à 0,7 points du haut de cette fourchette. Mais, alors pourquoi à l’approche du plein emploi les salaires n’accélèrent pas et les ménages nous indiquent que le marché du travail est précaire ? Comment interpréter ce chiffre du taux de chômage pour le Fed ? Est-il complètement faux ou les ménages sous estiment l’amélioration de la conjoncture économique ?

La réponse est loin d’être simple. Plusieurs éléments sont visibles. Le comportement de consommation des ménages est atypique. Malgré le recul du taux de chômage, le taux d’épargne des ménages, sur les derniers mois, reste élevé. Certes, il a ponctuellement reculé en mars, mais il offre une faible relation avec le taux de chômage des derniers mois. Cet élément confirme que les ménages, dans leurs comportements de consommation, ne perçoivent pas une amélioration du marché du travail. Les créations d’emploi restent précaires et les jeunes générations ont des difficultés à entrer sur le marché du travail. Ainsi, le taux de participation des jeunes de moins de 25 ans au marché du travail diminue. Ce mouvement à un double impact : 1) La consommation reste fragile. Les ménages ne prennent pas de crédits à la consommation ou ne réalise pas des achats importants de biens d’équipement. La composante la plus dynamique de la consommation est les dépenses de santé (+ 10% en rythme annuel sur le premier trimestre en volume !) grâce à la réforme Obamacare. Mais, l’amélioration du marché du travail ne profite pas aux achats d’équipement de la maison ou autres biens durables (hormis pour l’automobile). 2) Le marché de l’immobilier donne des signes de tassement. Les ménages primo-accédant n’ont pas la confiance et le pouvoir d’achat pour acheter une maison. Après un rebond technique, les mises en chantier ou les ventes de maisons neuves pourraient stagner. Les professionnels du secteur sont très prudents sur l’activité dans le secteur immobilier cette année.

Les chiffres de l’emploi américain sont un casse-tête pour la banque centrale américaine et clairement un signe que le redressement de l’économie américaine n’est pas « classique ». Mme Yellen interviendra devant le congrès mercredi et jeudi. Elle devrait insister sur la fragilité de cette reprise et l’absence de tension inflationniste dans l’économie. Le taux de chômage n’est pas tout et surtout semble devenir un indicateur de plus en plus imparfait de la situation réelle du marché du travail. Malgré un taux de chômage bas, les ménages n’ont pas la perception de profiter du redressement de l’économie et la consommation reste encore peu dynamique. La productivité du travail restant faible, les entreprises ne veulent pas remonter le salaire horaire, pesant sur les gains salariaux des ménages. Une reprise réellement atypique, sans tensions salariales, donc sans risque inflationniste, et avec un recul du taux de chômage peu significatif. Un problème pour le Fed qui doit déterminer sa politique monétaire en fonction de deux baromètres : l’inflation et le taux de chômage. Mais, l’un des deux semble être cassé…

Christian Parisot

Chef-Economiste