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L’évolution des Tech Clusters en Europe

L’effet cluster : concentration, synergie, émulation


Certaines régions du monde, sont devenues de véritables regroupements de savoir-faire technologiques. Grandes universités, centres de recherches publiques ou privés, multinationales et PME se retrouvent à certains points du globe pour créer des pôles technologiques hyperspécialisés travaillant en compétition, mais aussi en collaboration les uns avec les autres.
Nous n’avons cependant pas attendu les prémices d’une Troisième Révolution Industrielle pour nous rendre compte de ce phénomène d’agglomération d’activités similaires ou connexes. Secteur de la pétrochimie à Anvers, de la finance à Londres, des fleurs en Hollande, ou de la mode entre Paris et Milan, l’Europe pôle majeur de l’économie mondial ne s’est heureusement pas tenue à l’écart des phénomènes de concentration, dits aussi de « clusters ».


Dans son ouvrage The Competitive Advantage of Nations (1990), Michael Porter définissait déjà les « clusters », comme des concentrations géographiques de sociétés et de partenaires institutionnels interconnectés exerçant un type d’activité précis. La Silicon Valley est aujourd’hui l’exemple le plus emblématique d’un tel phénomène, partenariat, émulation et concurrences relient en fin de compte les leaders mondiaux des nouvelles technologies sur une aire géographique donnée.

Et l’Europe dans tout cela ? Dispose-t-elle aujourd’hui de clusters, de « grappes », d’agglomérations d’entreprises, capables à l’échelle régionale d’influencer, voire de dominer un ou plusieurs pans de l’économie mondiale ?


L’influence étatique, la bureaucratie, la fiscalité et la financiarisation laborieuse des projets entrepreneuriaux européens sont souvent montrés du doigt par les observateurs internationaux. Pourtant, l’Europe a pour elle une diversité sans égale, des ingénieurs dotés d’excellentes références académiques, et s’est dotée récemment de nouveaux réflexes entrepreneuriaux inspirés par le capital-risque anglais, un premier ministre finlandais ou l’initiative audacieuse d’un patron français… Retour sur une Europe qui n’a pas dit son dernier mot.

Vers l’avenir ou verbatim ?


On aura toujours un temps de retard sur un modèle que l’on cherche simplement à copier. Pire encore, lorsque la copie est réalisée, il est souvent trop tard pour regretter son style emprunté et son manque d’originalité.
Copier la Silicon valley ne sert à rien ! Se servir des enseignements qui l’ont amené là où elle est, oui.

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La Silicon Valley dispose de sociétés de capital-risque et de fonds d’investissement sans pareils, d’excellentes universités, de rémunérations attractives et d’une mentalité entrepreneuriale qui fait la fierté d’un pays. On parle également d’une règlementation et d’une bureaucratie toujours moins contraignante qu’en France.


Bien. Mais tout cela ne veut pas dire que l’Europe ne dispose pas de ses propres atouts. L’Europe connaît le phénomène des clusters et compte bien le valoriser au mieux.


Clusters et industrie européenne


La logique des clusters aborde aujourd’hui un point de rupture comme jamais auparavant. A l’échelon supranational, l’Union Européenne a développé une liste d’instruments comme seuls Bruxelles est en mesure de pouvoir le faire.   L’Europe "bureaucratique" n’a peut-être pas toujours subventionnée les meilleurs projets de recherches, elle a cependant développé des outils comme le 7ème Plan Cadre de Recherche et de Développement qui a contribué de manière efficace au rapprochement de partenaires publics et privés au sein de projets communs. Le projet EUROPE INNOVA a mis en place des programmes de coopération européens dans le domaine de l’automobile (« European Automotiv Strategy Search ») ou de la localisation par satellite (Galileo). Ces politiques de coopération et de concentration des activités ont été pensées en vue de regrouper les capitaux, les branches d’activités connexes et les externalités positives de chacune, mais aussi les compétences les mieux habilitées à des tâches spécialisées. Ainsi, 60% des employés du secteur de l’aéronautique sont aujourd’hui concentrés dans une poignée de clusters en Europe. Et si l’Etat Providence et le dirigisme européens sont critiqués à l’intérieur comme au dehors de l’Europe, il est aussi nécessaire de rappeler que c’est bien la volonté des Etats et de l’Europe qui a aussi donné lieu à des géants comme EADS, devenu aujourd’hui Airbus Group.


Pourtant, lorsque l’on reparle d’économie du numérique, de biotechnologie, de nanotechnologie et d’autres champs d’innovations récents, les initiatives de Bruxelles semblent beaucoup moins porter leurs fruits, et les pays européens semblent avoir du mal à écrire leurs propres success stories.


Un nouveau souffle

tech cluster 6 criteo ipo kazecoL’un des indéniables atouts de l’Europe est sans aucun doute sa diversité. Elle est synonyme de perspectives différentes et d’une créativité que les européens ont encore du mal à assumer. On oublie aisément que Skype a été fondée par trois programmeurs estoniens avant d’être rachetée par Ebay. Une société française comme Criteo a également tiré un coup de semonce au nom de l’Europe en entrant au Nasdaq en octobre 2013. La créativité européenne existe bel et bien et quand elle réussit, c’est qu’elle est le résultat d’une aventure entrepreneuriale engagée et d’une prise de risque indéniable.


Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est que de nouveaux clusters européens se forment et s’appuient sur les réussites des entrepreneurs et des sociétés qui se sont déjà fait un nom. Ainsi, Londres peut se vanter d’accueillir 1300 sociétés travaillant dans le numérique et d’une augmentation de 31% de ses embauches dans ce secteur au cours des cinq dernières années. Munich est devenue une des capitales des biotechnologies et Helsinki s’est fait une spécialité des jeux sur mobiles avec des « cartons » comme Angry Birds (Rovio) ou Clash of Titans (Supercell). Pourtant, ni Londres, Paris, Berlin ou toute autre ville européenne ne semble avoir atteint la masse critique nécessaire pour concurrencer les géants du net californien ou les laboratoires pharmaceutiques et biotechnologiques de Nouvelle-Angleterre, respectivement 1er et 2ème clusters mondiaux en termes de capitaux investis et de revenus générés.

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Le London Tech Roundabout, coeur de la Tech City de Londres spécialisée dans les activités du numérique


Les choses changent cependant. La notion de cluster s’est imposée auprès de nos dirigeants. En Finlande, l’ex-premier ministre Jyrki Katainen fut à l’origine de l’Agence Finlandaise pour l’Innovation et de son programme original de financement (TEKES) à l’égard des entreprises innovantes. Il a également pris part à la conférence Slush pour faire la promotion active de l’industrie numérique finlandaise. A Londres, le capital-risque n’est pas tabou et le fonds Index Ventures qui s’est établi à Genève, puis en Grande-Bretagne avant d’ouvrir des bureaux à San Francisco en 2012 a déjà investi et accompagné de nombreuses sociétés européennes comme Skype (Estonie), Asos (Angleterre) ou Criteo (France).

 

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Jyrki Katainen à la conférence Slush 2012

 

Les mentalités changent aussi, les villes se transforment et des quartiers entiers sont voués à l’émergence des nouvelles technologies. Londres à sa Tech City et Moscou a d’ores et déjà investi 2,5 Mds d’euros sur son centre de recherches et développement de Skolkovo, véritable village voué à l’innovation technologique.

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Projet de la Tech City moscovite de Skolkovo

Paris n’est pas non plus en reste, puisque Xavier Niel investirait plus de 100 millions d’euros pour réhabiliter et faire de la Halle Freyssinet à Paris le plus grand cluster numérique européen, capable d’accueillir mille start-ups à l’horizon 2016.

 

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 Projet de réhabilitation de la Halle Freyssinet - Intérieurs
 
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Projet de réhabilitation de la Halle Freyssinet - Façade

 


L’Union Européenne, l’invitée surprise…


Les signes avant-coureurs d’une révolution technologique sur le sol européen existent aussi bien que partout ailleurs dans le monde, encore faut-il ne pas les piétiner. Et si un acteur particulier figure au scénario, c’est en aucun doute : l’Union Européenne. Qu’on le veuille ou non, les tech clusters sont une problématique territoriale et l’U.E ne peut qu’y porter son attention…


Pourtant, si les pouvoirs publics européens et les Etats Membres veulent favoriser l’évolution des 2000 clusters répertoriés sur le Vieux Continent, ils ne doivent en aucun cas oublier que seul l’initiative privée et véritablement réactive aux évolutions du marché. Par ailleurs, il sera toujours de la responsabilité des pouvoirs publics de s’abstenir de faire peser des réglementations trop lourdes à l’égard des entreprises innovantes, à défaut de pouvoir véritablement les accompagner en créant des mécanismes incitatifs utiles et pérennes.


Loin d’être des freins, les partenaires institutionnels européens doivent aujourd’hui faire bénéficier de ce dont les entrepreneurs privés sont souvent dépourvus : une vue à long-terme. Les entreprises high tech rechignent à embaucher une main d’œuvre diplômée, mal formée, déjà « déconnectée » des innovations en cours. Des éformes de l'Education et de l'Université peuvent y remédier ! Les centres de recherches publics accumulent des années de recherches qui finissent par vieillir dans des cartons. Les entrepreneurs peuvent les valoriser !


Logique des pouvoirs publics et logiques entrepreneuriales sont inhérentes à l’Europe. Elles font partie de son histoire. Encore faut-il assimiler leur caractère complémentaire et faire parler l'identité singulière d'une Europe technologique au niveau mondial.

L'Union Européenne ne doit en aucun cas créer des espaces ou des pôles d'innovation ex nihilomais identifier les forces en présence sur son territoire et renforcer la cohérence entrepreunariale et institutionnelle déjà existante. Pour privilégier une émergence de l'innovation au niveau de ses territoires, elle devra également accorder plus d'importance aux PME dont les lignes de réflexion, de recherches et de développement sont toujours plus critiques que celles des multinationales pouvant se reposer sur des stratégies multiples. Enfin, en interne, c'est l'organisation même de Bruxelles qui mériterait de devenir plus flexible. Moins de réunions, moins de documentations-cadres, moins de projets pilotes,  et plus de confiance en des expérimentations bien réelles. La force unique de l'Europe, c'est de disposer de 27 laboratoires très différents les uns des autres, pouvant donner des résultats plus riches que n'importe où ailleurs. 

Le défi des Tech Clusters, c'est finalement un défi européen par excellence. Le costume cravate, les compétences bureaucratiques, juridiques, comptables et les déclarations de bonnes intentions plus politiques que pratiques de Bruxelles se retrouvent finalement en face d'un monde fait d'innovateurs en sweat-shirt, adeptes de la remise en cause permanente de leurs projets, intellectuellement flexibles et à l'affût de la moindre innovation ou tendance de marché. Les premiers auraient en fait tout intérêt à se mettre à l'école des seconds. Dans un monde toujours plus rapide, où la méfiance à l'égard d'élites trop rigides se fait de plus en plus entendre, l'enjeu des Tech Clusters, synonyme d'emplois, de croissance, de grappes d'innovations et d'ouverture d'esprit est peut-être le défi technologique, économique, mais aussi politique et culturel d'une Union Européenne qui pourra enfin se dire plus agile que sclérosée. 

En espérant que la Commission Juncker l'entende de cette oreille... ou de l'autre. 

 

David Dayan - Ecolab

david@kazeco.com