L'Eco de la nouvelle économie

« Je suis Charlie » sur le web : un slogan émotionnel et mercantile ?

"Je suis Charlie", slogan apparu à 11h52 le 7 janvier 2015, moins d'une heure après le premier coup de fusil à Charlie Hebdo, est l'oeuvre d'un certain Joachim Roncin, directeur artistique et journaliste musical  pour l'hebdomadaire Stylist. Le journal est détenu à 58% par Evelyne Prouvost, patronne du groupe Marie Claire et à 42% par le groupe Lagardère.

Certaines mauvaises langues y voient la main du pouvoir économique tandis que d’autres pensent que si le slogan a suscité tant d’engouement, c’est parce qu’il y représentai une identification avec les évènements tragiques sans forcément être en phase avec la ligne éditoriale du journal dont 70 % des gens ne l’avaient d’ailleurs jamais lus.

Par ailleurs, bon nombre d'entrepreneurs ont rapidement assimilé « Je suis Charlie » à une belle opportunité commerciale. En effet, le premier jour, plus de 50 requêtes de dépôts de marque ont été recensés à l’INPI. Un véritable raz de marée de mugs, tee-shirts, casquettes et autres goodies s’est abattu sur les différents sites d’e-commerce ainsi que des chansons qui ont vite ( trop vite ? ) chamboulé le net. La déferlante « Je suis Charlie » n’a même pas eu le temps d’installer l’émotion et la réflexion. Elle a fait un peu comme notre époque, dans l’instantané : le « tout, tout de suite ».

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Les grands sites d’e-commerce à l’instar d’Amazon.fr et d’EBay ont d’ailleurs très vite réagi en annonçant rétrocéder les commissions perçues sur la vente de produits estampillés « Je suis Charlie » à Charlie Hebdo.

Amazon, où les autocollants « Je suis Charlie » sont les meilleurs ventes dans les catégories « Stickers » et « Matériels pédagogiques », s’engage à retirer « tout produit proposé par des marchands tiers qui contreviendrait aux règles de sa Marketplace ».

Les réseaux sociaux quant à eux condamnent sans retenue une « récupération » : « Honte à vous de récupérer la douleur et le drame de Charlie Hebdo en vendant des produits “Je suis Charlie” ! », publie un internaute sur la page Facebook de Spreadshirt, une plateforme de personnalisation de T-shirts..

Zuckerberg a ainsi révélé qu’il avait reçu des menaces de morts, à la suite de son refus d’effacer certains contenus :capture d écran 2015 01 13 160108

« Il y a quelques années, un extrémiste au Pakistan s’est battu pour mettre ma tête à prix parce que Facebook a refusé de supprimer du contenu qui l’offensait, relatif à Mahomet.
Nous avons défendu ce contenu parce que différentes voix – même si elles sont parfois offensantes – peuvent concourir à rendre le monde meilleur.

Facebook a toujours été un endroit où les gens du monde entier partagent leurs opinions et leurs idées. Nous suivions les lois dans chaque pays, mais nous n’avons jamais laissé un seul pays ou groupe de gens dicter ce que les gens peuvent partager à travers le monde.

Quand je me réfère à l’attaque d’hier et à ma propre expérience avec l’extrémisme, c’est ce que nous avons tous besoin de rejeter – un groupe d’extrémistes tente de réduire au silence les voix et opinions de tous à travers le monde.
Je ne laisserai pas cela se produire sur Facebook, je me suis engagé à construire un service où vous pouvez parler librement sans crainte de la violence.

Mes pensées vont aux victimes, leurs familles, au peuple Français et aux gens partout dans le monde qui choisissent de partager leurs opinions et leurs idées, même lorsque ça demande du courage. #JeSuisCharlie »

 

Une réaction qui a été liké plus de 188 000 fois ! Car là est l’objectif de « Je suis Charlie » : créer des réactions immenses d’émotion et d’envie d’être (un instant) ensemble.

Google a œuvré concrètement en débloquant 250000 $ de son fonds de la presse à l’intention de Charlie Hebdo.

app the charlieEn terme d’applications, on a vu fleurir sur Apple l’application The Charlie / app qui a été développée en un clin d’œil.
 
Apple a aussi mis une bannière « Je suis Charlie » sur sa page Apple France !
 

Les hackers tels Anonymous et les Street Arters ont eux aussi vite réagi et Anonymous a juré une vengeance profonde sur les sites des djihadistes.

Ce qui a été une déferlante de réactions positives, émotionnelles et enthousiastes pour la plupart des gens, ne l’a pas été dans certaines classes d’école ou pour des professeurs qui ont entendu des aberrations.

« Les paroles entendues ici et là ne laissaient pas de place à l’ambiguïté : 

"Charlie Hebdo l’avait bien cherché". "On ne peut pas critiquer les homosexuels qu’on déteste parce que c’est illégal, mais eux ils pouvaient insulter l’Islam". Et même l’inévitable énième théorie du complot : "C’est un coup de la police pour accuser encore les musulmans". »

Ou encore quand on demande à ces lycéens:  

"- Où vous informez-vous ?"

"- Ce sont des copains qui m’indiquent des vidéos à regarder sur YouTube"

"- Vous ne consultez jamais les autres médias, journaux, télé, radio ?"

"- Non, ils nous mentent".

 La théorie des complots…

Le chercheur Simon Chelli tente un élément de réponse : « On a tellement cherché à simplifier que tous les amalgames sont permis, puisque la nuance s’efface… Le problème sur le net c’est que le mal l’emporte beaucoup plus souvent que le bien »

Jean Baptiste Bullet regarde fixement les terroristes dans les yeux et leur dédie cette chanson sur Youtube.

Le « Je suis Charlie » a donc abouti à une multitude d’initiatives, mosaïque extrêmement complexe des mouvements locaux et globaux. Certains sont suivis, d'autres moins.

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En termes de volume de réactions, « l’événement » est hors du commun. Même à l'international, très peu d'événements ont pris de telles dimensions.

Peu de temps après l’attentat, l’attaque du journal Charlie Hebdo faisait la une du New York Times démontrant ainsi le caractère médiatique global de l’événement.

Et maintenant, le « Je suis Charlie » a-t-il un avenir ?

David Gurn