La chronique du Chef-Economiste

Economie Mondiale, libérons l'innovation

La faiblesse des gains de productivité du travail dans les grandes économies depuis la dernière récession est un mystère et inquiète de nombreux économistes. La croissance économique mondiale reste faible, l’investissement des entreprises n’est pas un moteur de la progression du PIB et les revenus salariaux sont peu dynamiques. Une forte accélération des salaires, comme par exemple aux Etats-Unis, pourrait rapidement peser sur les marges des entreprises ou les prix de ventes. En effet, face à la faiblesse des gains productivité faible du travail, les entreprises ont peu à « distribuer » à leurs salariés.
 
Comment expliquer cette la faiblesse de ces gains de productivité ? Plusieurs hypothèses ont été émises : déficience de formation, absence de progrès technologique, problème de mesure de la croissance, sous-investissement des entreprises (mais ce mouvement ne s’explique-t-il pas par une faible rentabilité des investissements ?)… L’OCDE, dans un récent working paper, a fourni une explication originale : la productivité est faible à cause d’une « faible diffusion de l’innovation ».
Economie mondiale : libérons l’innovation !
 
sans titre
 
 

Les gains de productivité du travail ne sont jamais mesurés directement. Ils sont estimés par la différence entre la croissance du PIB et du volume de travail utilisé dans le processus de production. Dans les pays anglo-saxons, le marché du travail s’est nettement redressé, mais au prix d’un ralentissement, voire de périodes de baisse, de la productivité du travail. L’une des conséquences est que les emplois créés sont faiblement rémunérés. La croissance est riche en emploi mais elle crée des travailleurs pauvres.

Face à ce constat, les économistes tentent d’expliquer cette faiblesse des gains productivité. Certains mettent en avant que la croissance est trop faible, d’autres que c’est la faiblesse des gains de productivité du travail qui explique celle de la croissance. Par construction, il est impossible de trancher définitivement sur le sens de causalité entre ces deux variables, même s’il est possible d’expliquer les variations à court terme de la productivité par les aléas conjoncturels et la croissance à long terme par la tendance de la productivité. Certain, comme Mme Yellen, mettent en avant la faiblesse de l’investissement depuis la crise, qui pourrait s’expliquer par une « aversion au risque » des chefs d’entreprises ou l’absence d’innovation significative et un taux d’obsolescence plus faible du capital productif.

Récemment, l’OCDE a apporté une autre explication. L’organisme observe que les gains de productivité se sont tassés entre 2000/2013 dans la plupart des pays développés et entre 2007/2013 en Chine et en Inde. Pourtant, les 100 plus grandes entreprises mondiales du secteur manufacturier ont observé une croissance annuelle moyenne de la productivité de 3,5% entre 2001 et 2009. Dans le secteur des services, la productivité a progressé de 5% par an pour les 100 entreprises les plus importantes. Toutefois, si l’on exclut ces entreprises de l’échantillon, les gains de productivité moyens des entreprises est de seulement 0,5% dans l’industrie et de 0,3% dans les services. Il existe donc un « gap » entre les entreprises les plus productives et le reste de l’économie. Les économistes de l’OCDE en tire la conclusion suivante : « The main source of the productivity slowdown is not so much a slowing of innovation by the most globally advanced firms, but rather a slowing of the pace at which innovations spread out throughout the economy—a breakdown of the diffusion machine. » L’idée est que l’innovation ne se diffuse plus dans les économies. Le processus de « création/destruction » de Schumpeter aurait perdu de sa vélocité, affectant la croissance globale de l’économie.

L’OCDE met en avant l’impact des réglementations nationales, des mesures de protection de l’environnement, de la taxation ou des mesures protectionniste… Les « old » entreprises ou des « zombie firm » souffriraient alors d’une faible productivité et d’un sous-investissement.

Cette explication n’est pas nouvelle. A la fin des années 1990 déjà, les économistes s’interrogeaient sur l’absence de diffusion du progrès technologique : « nous voyons des PC partout sauf dans les statistiques », déclarait Robert Solow. Il a toujours existé des secteurs ou des entreprises connaissant des gains de productivité exceptionnelle. C’est actuellement le cas dans les nouvelles technologie et, par exemple, dans les plateformes, de réservation de voyages/hôtel, dans les réseaux sociaux comme Facebook ou dans les entreprises de VoD comme Netflix… Ces sociétés ont très peu de personnels par rapport à des chiffres d’affaires très élevés. Leur productivité est très élevée. Mais leur modèle est difficilement réplicable dans l’ensemble des secteurs économiques. Par contre, les données diffusées par l’OCDE montre les grandes entreprises ont conservé un niveau élevé d’investissement et d’importants gains de productivité tandis que les PME ont plus souffert de conditions de financement difficiles et couper dans leurs investissements. Ce phénomène peut s’expliquer, au moins en partie, par la réaction « classique » des grandes entreprises à un durcissement de leur environnement : Les grandes entreprises qui le pouvaient ont fait supporter le coût de la crise à leurs sous-traitants, des PME. Les grandes entreprises ont ainsi pu sauvegarder leur profitabilité, ce qui leur a permis de continuer à investir, alors que la situation financière des PME s’est dégradée, ce qui a nui à leur investissement et renforcé le durcissement des conditions de financement externe. La crise aurait aussi créé une économie à « deux vitesses » avec des rentabilités du capital différentes.

La faiblesse des gains de productivité du travail reste une énigme. Seul un fait perdure : la croissance mondiale sur les dernières années reste décevante…

Christian Parisot 

Chef Economiste