La chronique du Chef-Economiste

Chine une « japonisation » de son économie

Les inquiétudes autour de la Chine se multiplient. La violente chute du marché actions chinois a attiré l’attention et les interrogations des investisseurs sur le véritable rythme de croissance dans ce pays. Officiellement, sur le second trimestre, la croissance Chinoise est de 7% en glissement sur un an, son rythme le plus faible en 5 ans. Mais, de par son poids dans l’économie Mondiale et la volonté du gouvernement de développer la demande intérieure, ce rythme de croissance reste une opportunité pour de nombreuses entreprises dans le Monde. Toutefois, ce chiffre de 7% peut-être mis en doute aux regards des publications mitigées de chiffres d’affaires réalisés par les entreprises occidentales en Chine. Les sociétés de biens de consommation courantes (P&G, Colgate Danone…) affichent une solide croissance dans le pays mais les entreprises industrielles ou des matières premières souffrent clairement de pressions sur les prix plus fortes et d’un net ralentissement de leur activité en volume. L’enquête PMI industrielle reste très mitigée, depuis plusieurs mois, sur la Chine. Est-on dans le cas d’un ralentissement conjoncturel de la croissance Chinoise ? Si la réponse est « oui », dans ce cas, les mesures de soutien du gouvernement militent pour un rebond de la croissance rapide. Mais, ne faut-il pas réviser à la baisse, durablement, nos projections de croissance en Chine ? Le PIB potentiel de la Chine n’est-il pas plus faible et nettement en deçà de l’objectif de 7% du gouvernement Chinois. Si oui, la croissance Mondiale dans les prochaines années peut être revue sensiblement à la baisse….
 
Chine : une « japonisation » de son économie ?
 
L’un des exercices les plus compliqué en économie est la détermination du « PIB potentiel » ou croissance de long terme, d’une économie. Ce PIB potentiel peut être définit comme la croissance du volume de travail (D nombre d’heures travaillées x D population active) et les gains de productivité (travail, capital et de la combinaison des facteurs). Le problème est que la détermination de ces différentes variables est compliquée, notamment dans un pays comme la Chine.
Certes, les économistes peuvent s’appuyer sur les données démographiques qui ne sont pas les plus difficiles à anticiper. Mais, la productivité du travail ou du capital peut faire l’objet de nombreuses révisions et elles sont loin d’être stables dans le temps.
Dans le cas de la Chine, les pressions sur le volume de travail existent avec le vieillissement de la population mais les incertitudes sont importantes sur les gains de productivité. Le changement de modèle de croissance en Chine, s’appuyant moins sur l’industrie mais plus sur les services et le risque de capacité de production très excédentaires dans l’industrie, rend très aléatoire et difficile l’anticipation des gains de productivité. Mais, quelques éléments peuvent être avancés sur la croissance potentielle de la Chine.
 
Chine : vers la « décennie perdue » ?
 
Les facteurs démographiques sont une variable déterminante dans la croissance du PIB. La démographie et l’évolution des différentes tranches d’âge dans une population jouent un rôle sur le rythme de croissance selon plusieurs travaux économiques.
Dans un article universitaire, deux économistes (Bloom, David E. & Wiliamson Jeffrey G. “Demographic transitions and economic miracles in emerging Asia”, World Bank Economic Review, 1998, Vol. 12, No. 3, pp. 419-55) émettent l’idée que lorsqu’une population vieillit le taux d’épargne a tendance à augmenter et le panier de consommation change (moins de biens durables ou d’équipement de la maison par exemple et plus de consommation de service). A l’inverse, une population connaissant une forte croissance de sa population active connait un rythme de croissance rapide, c’est le « Demographic Dividend ».
La Chine a bénéficié sur les 30 dernières années de ce « dividende » avec une forte croissance du poids de la population âgée entre 15 et 59 ans.
Le pic du poids de la population des 15/64 ans qui forment l’essentiel de la population active fait débat en Chine. Il serait entre 2010 et 2014 selon les sources et les calculs des démographes. Mais, une chose est certaine : le poids de la population active va décroître dans les prochaines années.
Or, il existe une très forte similitude dans les mouvements démographique actuelle de la Chine et ceux des années 1990 au Japon.
Le Japon a observé un pic de sa population active à la fin des années 90 et connu ensuite une forte croissance du poids des plus de 65 ans. La Chine devrait connaître d’ici 2025 un profil très similaire. Le choc démographique est d’autant plus violent en Chine que la politique de l’enfant unique date des années 80 qui a marqué une rupture profonde dans le taux de natalité du pays.
Or, sans être la seule raison, les facteurs démographiques ont été souvent mis en avant pour expliquer la « décennie perdue » du Japon. Le gouvernement Japonais a tenté de relancer la croissance, par des politiques budgétaires très expansionnistes. Mais, ces efforts ont été un échec, en partie parce que la croissance potentielle du Japon se réduisait rapidement. Les relances avaient un impact seulement de court terme sur la croissance. Elles n’ont pas pu éviter un ralentissement structurel de la croissance.
Cet exemple japonais est important pour la Chine. Le gouvernement Chinois a clairement intégré que la croissance sera plus faible dans les prochaines années. Mais, l’objectif officiel de 7% est-il raisonnable si effectivement la croissance potentielle de la Chine est nettement plus faible ? Les autorités ne risque-t-elle pas d’échouer à relancer la croissance dans le pays alors que les pressions démographiques sur l’activité seront de plus en plus fortes ? Le risque est, comme au Japon, de financer des plans de relance par l’endettement sans réelle effet multiplicateur sur l’économie. Est-on face à un risque « à la Japonaise » ? Dans ce cas, du fait du poids de la Chine dans l’économie Mondiale, nos projections de croissance du commerce international pourraient être révisées en forte baisse….
 
Chine : une croissance potentielle « à la japonaise » ?
 
Il existe de nombreuses estimations du PIB potentiel de la Chine. Certaines s’appuient sur des techniques de lissage de la croissance à l’aide d’outils statistiques, d’autres, comme celle du FMI, estiment les différentes composantes de la croissance (emploi et productivité) pour mesurer cette croissance potentielle. Un modèle économétrique pour projeter la croissance potentiel de la Chine peut être aussi utilisé. Aucun modèle n’est parfait et ils sont tous soumis à des hypothèses, parfois un peu forte. Mais, au-delà des estimations qui peuvent varier de plusieurs dizaines de points, leurs conclusions sont identiques : la croissance potentielle de la Chine devrait fortement diminuer dans les prochaines années.
Le PIB potentiel de la chine pourrait passer d’un taux de croissance de 7/8% entre 1995/2009 à 6,5/6,7% entre 2011/2015 et enfin de tendre vers 3/3,5% vers 2050. Ce mouvement n’est pas sans rappeler celui du Japon dont le PIB potentiel est passé de 4,5% dans les années 90 à 1% depuis 1995, année de son pic sur sa population active.
 
Chine : le scénario du pire ?
 
Ces estimations sont naturellement très inquiétantes pour l’économie Chinoise. Le ralentissement ne ferait que débuter et le gouvernement pourrait échouer dans ses politiques de relance de l’économie et son 13ième plan qui a un objectif officiel de croissance de 7%. Le risque est clairement celui d’une déflation. Dans de nombreux secteurs, les investissements des entreprises ont été réalisés sur des projections de croissance nettement plus forte. Si à partir de 2020/2030, soit dans à peine 5 ans, la croissance Chinoise est plus proche des 4% que des 7%, les capacités de production seront clairement excédentaires dans de nombreux secteurs économiques. Le « rêve » chinois pourrait être rapidement un « cauchemar » pour les profits des entreprises.
Il existe, toutefois, quelques différences entre le Japon et la Chine.
Primo, le PIB par tête de la Chine est encore faible. Il est de 8 579 $ par tête en 2010 en Chine contre 27 039 $ pour la Japon dans les années 90. Le poids de la classe moyenne est clairement plus faible aujourd’hui en Chine qu’au Japon dans les années 90. Le Japon a subit le choc du vieillissement de sa population qui disposait de revenus élevés et d’un taux d’équipement de biens durables important.
Secondo, la chine connait une structure de son économie différente de celle du Japon. La Chine reste très dépendante d’un secteur industriel très utilisateurs de main d’œuvre et ayant bénéficié d’une faible automatisation. Les gains de productivité dans le secteur industriel chinois pourraient rapidement augmenter avec une modernisation et une automatisation de ses chaînes de production. Le Japon des années 90 connaissait déjà un tassement des gains de productivité dans l’industrie. Or, dans les estimations du FMI, par exemple, l’évolution de la croissance potentielle en Chine est très dépendante de la projection des gains de productivité, plus que de l’emploi. Dans d’autres pays asiatique, comme l’Indonésie par exemple, le poids de la productivité du capital est nettement plus faible qu’en Chine. Le tassement de la croissance potentielle pourrait être remis en cause dans les prochaines années si le secteur industriel se restructure. Mais, le gouvernement va devoir mette en place une restructuration drastique de l’outil de production, notamment au niveau des entreprises d’Etat. A court terme, ces restructurations pourraient peser sur la croissance.
L’objectif du dernier plan est de passer d’une économie industrielle faiblement productive à une économie de service. Le secteur agricole chinois est aussi considéré comme faiblement productif et pourrait permettre de libérer une partie de la main d’œuvre vers des secteurs plus productifs.
 
 
Au total, il existe de nombreux challenges pour l’économie chinoise dans les prochaines années. Une croissance plus faible est acquise mais malgré un choc « démographique » aussi violent qu’au Japon, nous n’anticipons pas un ralentissement de la croissance potentielle aussi violente qu’au Japon. La croissance potentielle de la Chine sera plus faible pour les prochaines années mais les réformes en cours devraient permettre de soutenir les gains de productivité. Mais, comme toujours, dans des périodes de forte rupture, l’économie peut se révéler très volatile. La volatilité des marges et des profits dans le pays pourrait fortement augmenter dans un environnement très concurrentiel. Mais, au final, la Chine conserve des perspectives de croissance encore très attrayantes pour les prochaines années.
 
Christian Parisot 
Chef Economiste